AMOEBOME COLIQUE MIMANT UNE TUMEUR CAECALE ABCEDEE, à propos d’un cas et revue de la littérature

CHOUCHAINE Amine | KACEM Chafik | MAKHLOUF Mounir | GHARIANI Brahim | BEN SLIMA Mohamed |

La tunisie chirurgicale - 2017 ; Vol 2017

Resumé

L'amoebome colique est une pseudotumeur inflammatoire du côlon. Il peut être inaugural de la maladie et poser le problème de diagnostic différentiel  avec le cancer du côlon.

Nous rapportons l’observation d’une patiente âgée de 64ans, sans antécédents qui présente une constipation, des rectorragies et une altération de l’état général depuis un an et demi et qui consulte pour douleurs de la fosse iliaque droite depuis 15 jours avec à l’examen une masse mal limitée de la Fosse iliaque droite, de 10cm de grand axe, douloureuse à la palpation, fixée aux plans profonds sans signes inflammatoires en regard et à la biologie un syndrome inflammatoire biologique. L’échographie abdominale montre une collection de la Fosse iliaque droite de 4 x 3cm associée à un épaississement du caecum. A la TDM abdominale, on retrouve un épaississement tissulaire circonférentiel du côlon ascendant présentant un rehaussement hétérogène avec présence d’adénopathies péricoliques droites de taille centimétrique prenant le contraste de façon intense.

La patiente a été opérée avec le diagnostic d’une lésion tumorale colique ascendante nécrosée surinfectée. On a retrouvé un épaississement inflammatoire iléal sur 40cm à partir de la valvule de Bauhin avec  mésentère en regard  épaissi siège de volumineuses adénopathies indurées. Résection carcinologique du colon droit et de 40cm d’iléon à partir de la valvule de Bauhin avec anastomose iléo-transverse manuelle.

Les suites opératoires ont été simples. L’examen anatomopathologique de la pièce opératoire a révélé un amoebome caecal.

A travers ce cas qui illustre le caractère trompeur de cette affection, nous nous proposons d’étudier les aspects épidémiologiques, la physiopathologie, ainsi que la démarche diagnostique et thérapeutique devant cette pathologie pseudotumorale colique; plus fréquente qu'on ne le pense.

Mots Clés

Amoebome, amibiase, colon

Introduction :

L'amoebome colique est une pseudotumeur inflammatoire du côlon. Cette forme anatomo-clinique de l’amibiase est observée surtout en zone d’endémie, à savoir l’Amérique latine et l’Afrique du Sud.

Il peut être inaugural de la maladie et poser le problème de diagnostic différentiel  avec le cancer du côlon. A travers ce cas qui illustre le caractère trompeur de cette affection, nous nous proposons d’étudier les aspects épidémiologiques, la physiopathologie, ainsi que la démarche diagnostique et thérapeutique devant cette pathologie pseudotumorale colique; plus fréquente qu'on ne le pense.

Article

Il s’agit d’une femme âgée de 64ans, non tarée qui présente une constipation depuis 3 ans avec altération de l’état général, rectorragies  depuis un an et demi, et une douleur de la Fosse iliaque droite  depuis 15 jours.  A l’examen : Patiente apyrétique, présence d’une masse mal limitée de la Fosse iliaque droite, de 10cm de grand axe, douloureuse à la palpation, fixée aux plans profonds sans signes inflammatoires en regard, toucher rectal indolore. A la biologie : syndrome inflammatoire biologique avec hyperleucocytose à 12100 éléments blancs/mm3 et une CRP élevée sans autres perturbations. L’échographie abdominale montre une collection de la Fosse iliaque droite de 4 x 3cm associée à un épaississement du caecum. A la TDM abdominale (clichés 2.3.4.5.6.7), on retrouve un épaississement tissulaire circonférentiel à prédominance postérieure et latérale droite du côlon ascendant présentant un rehaussement hétérogène avec de larges zones hypodenses. Par ailleurs, présence d’adénopathies péricoliques droites de taille centimétrique prenant le contraste de façon intense. La dernière anse iléale ne semble pas pathologique.

La patiente a été opérée avec le diagnostic d’une lésion tumorale colique ascendante nécrosée surinfectée.

L’intervention a été faite par voie médiane xypho-pubienne. On a retrouvé un épaississement inflammatoire iléal sur 40cm à partir de la valvule de Bauhin avec  mésentère en regard  épaissi siège de volumineuses adénopathies indurées. Caecum et colon ascendant rétractés et accolés au niveau de la paroi latérale droite. Évacuation de 200cc de pus. Résection carcinologique du colon droit et de 40cm d’iléon à partir de la valvule de Bauhin avec anastomose iléo-transverse manuelle. Recoupe pariétale en regard de l’accolement colique à la paroi.

Les suites opératoires étaient simples et la patiente est sortie à J7 post-opératoire.

L’examen anatomopathologique a retrouvé une muqueuse colique au niveau de la zone épaissie siège de multiples ulcérations étendues jusqu’à la sous muqueuse réalisant l’aspect  «d’abcès en bouton de chemise ». Le fond de ces ulcérations est constitué de plages de nécrose ischémique. Les muqueuses iléale et appendiculaire sont saines mais on note la présence de nombreuses amibes au niveau du méso-appendiculaire. Les ganglions sont d’aspect réactionnel.  La recoupe pariétale montre un tissu fibro-inflammatoire contenant de nombreuses amibes.

DISCUSSION :

La prévalence de l’amibiase est de 40 à 50 millions de cas /an entrainant 40000 décès par an[1]  , il s’agit de la 3eme cause parasitaire de mortalité dans le monde[2] . L’Afrique représente une zone d’endémie. En Tunisie, l’amibiase reste rare, la prévalence du parasitisme intestinal par Entamoeba histolytica  ou Entamoeba dispar a été estimé entre 0,85% et 1,86% [3, 4] et l’incidence de 2,15 cas par an au nord du pays [5].

C’est une affection à transmission oro-fécale, souvent bénigne, avec un taux de porteurs chroniques avoisinant les 10%. Seulement 4 à 10% des personnes infectées développeront une forme invasive essentiellement  à l’origine de colite et d’abcès du foie mais aussi une atteinte pulmonaire, pleurale, péricardique, génito-urinaire ou cérébrale.

Les facteurs de risque de l’amibiase intestinale sont : l’âge > 50ans, le sexe masculin, l’infection par le virus d’immunodéficience humaine, l’hépatite virale B et les antécédents de syphilis[1].

L’amoebome colique est une complication rare de l’amibiase intestinale, son incidence est estimée à 1.5% des cas d’amibiase [6]. Elle est surtout rencontrée dans les zones d’endémie. C’est une forme pseudo-tumorale, exophytique et granulomateuse qui résulte de l'intensité de la réaction scléreuse au voisinage de l'ulcération amibienne entraînant progressivement un rétrécissement de la lumière colique, pouvant aboutir à son obstruction.  Elle se développe parfois longtemps après une amibiase aigue, ou mal traitée mais peut survenir d’emblée. Elle siège essentiellement au niveau du caecum, de l’appendice et de la charnière recto-sigmoïdienne [7].

Le parasite responsable est Entamaeba histolytica. C’est est la seule amibe pathogène pour l’homme, elle possède un pouvoir nécrosant lui permettant de créer des ulcérations dans la paroi colique.

Cliniquement, l’amoebome colique est difficile à diagnostiquer en raison de la symptomatologie non spécifique à type de douleurs abdominales, diarrhée, rectorragies, constipation, altération de l’état général et syndrome pseudo-occlusif.

 Les signes radiologiques ne permettent pas non plus de suspecter l’amoebome, le scanner abdominal retrouvant habituellement un épaississement plus ou moins circonférentiel de la paroi colique. [8]

De ce fait, se pose le problème de diagnostic différentiel avec :

-les autres pseudotumeurs inflammatoires coliques: tuberculose iléo-ceacale hypertrophique, l’actinomycose pseudo-tumorale, la bilharziose, la maladie de Crohn iléo-cæcale, comme c’est le cas dans les observations rapportées par Majeed SK[9].

-Les suppurations digestives : abcès appendiculaire, diverticulites compliquées

-Les tumeurs coliques, les abcès péri-néoplasiques.

Seulement quelques cas rares d’amoebome colique de découverte non opératoire ont été rapportés avec évolution favorable sous traitement médicamenteux à base de métronidazole.[6]

Dans notre observation, l'amoebome a mimé une urgence chirurgicale, ce qui est rarement rapporté dans la littérature. Dans ce contexte, Rebai [10] rapporte le cas d'un amoebome perforé opéré en urgence pris aux examens morphologiques pour une tumeur sigmoïdienne perforée. Le diagnostic n'ayant été redressé qu'après étude anatomopathologique de la pièce de sigmoïdectomie. De même, Ben Mansour [8] rapporte le cas d’un amoebome caecal opéré en urgence pour abcès appendiculaire et le diagnostic d’amoebome a été retenu sur le résultat anatomopathologique de la pièce opératoire.

En dehors d’une urgence chirurgicale, ce n’est que l’examen anatomopathologique par une biopsie per-coloscopique qui permettra de poser le diagnostic de certitude et ceci dans seulement 60% des cas [6] ; le taux de faux négatifs est donc de 40%.  L’examen histopathologique montre un épaississement fibreux localisé de la paroi intestinale qui sténose la lumière et s’étend dans le méso. Cette fibrose renferme des granulomes inflammatoires à prédominance lymphoplasmocytaire et éosinophile, ainsi que des abcès abritant des amibes et pouvant se fistuliser [6]. Cet examen histologique doit s’assurer de l’absence de signes anatomopathologiques de malignité. En effet, il faut savoir qu’une tumeur colique peut être colonisée par des trophozoïtes d’E.histolytica [11].

L’histologie des biopsies coliques n’est parfois pas concluante en faveur d’un amoebome. Elle fait généralement état de signes de colite non spécifique (muqueuse érythémateuse / oedematiée/ érosions superficielles voire ulcérations avec exsudats). Il faut associer dans ces cas-là un examen parasitologique des selles, la sérologie et la recherche d’antigènes par PCR. L'examen parasitologique des selles est souvent positif. En cas de négativité, la sérologie est positive dans 70 à 90% des cas.[8]

S’il existe une collection associée, on peut tenter le drainage radiologique,  mettre le patient sous antibiothérapie et pratiquer la coloscopie.

L’échec de la coloscopie et de l’examen anatomopathologique à apporter une certitude diagnostique  pour l’amoebome (40% des cas[6]) impose une résection carcinologique du segment intestinal atteint.

Le traitement de l’amoebome colique rejoint celui de l’amibiase intestinale et se base sur la prescription d’un amoebicide tissulaire (Metronidazole) actif sur les formes trophozoïtes dans les tissus et un amoebicide de contact (Intetrix®) actif sur les kystes et nécessaire pour éradiquer la parasitose. Il doit être prescrit après la cure d’amoebicide tissulaire.

La prévention repose sur l’amélioration des conditions de vie et du niveau d’instruction dans les pays où l’amibiase invasive est répandue. Les méthodes à mettre en œuvre visent plus précisément l’assainissement de l’environnement, notamment la fourniture d’eau potable et l’hygiène alimentaire, le dépistage précoce et le traitement à leur début des cas d’infestation et / ou de maladie et l’éducation sanitaire [12].

CONCLUSION :

L’amoebome colique, surtout dans son siège colique droit ou caecal, est de diagnostic préopératoire difficile ; il peut mimer, sur le plan morphologique et endoscopique, diverses pathologies, en l’occurrence la pathologie appendiculaire compliquée, l’abcès péri-néoplasique ou la maladie de Crohn iléo-caecale.

L’examen anatomopathologique, si la coloscopie a pu être faite en l’absence d’urgence, permet de confirmer le diagnostic mais s’associe à un taux élevé de faux négatifs.

La prévention de cette maladie à transmission oro-fécale passe par des règles d’hygiène personnelles, collectives et environnementales.

Références

  • 1. Naoyoshi nagata, takuro shimbo, junichi akiyama, ryo nakashima, so nishimura, tomoyuki yada, koji watanabe, shinichi oka, and naomi uemura. Risk factors for intestinal invasive amebiasis in japan, 2003–2009. Emerg infect dis. 2012 may; 18(5): 717–724
  • 2. Jan ritchie1, adam harper2, vladimir malykh2, jeremy rowland2. Amoebic liver abscess imitating metastatic caecal carcinoma. Age and ageing 2005; 34: 527–528
  • 3. Chaker E, bel hadj S, khaled S, ben moussa M, ben rachid MS. Digestive parasitic diseases. A continuous current problem. Tunis med 1995 ; 73 (1) : 53-6.
  • 4. Fathallah A, saghrouni F, madani B, ben rejeb N, ben said M. Digestive parasitism in sousse area. Results of a 16 years retrospective study. Tunis med 2004 ; 82 (4) : 335-43.
  • 5. Bouratbine A, maamouri N, ben abddallah R, aoun k, haouet S, boubaker J et  al. Données épidémiologiques, cliniques et parasitologiques concernant l’amibiase intestinale dans le nord de la tunisie. Tun. Med 2003 ; 81 (5) : 318-322
  • 6. Hilda fernandes, clement R.S d'souza, GK swethadri, CN ramesh naik. Ameboma of the colon with amebic liver abscess mimicking metastatic colon cancer. Indian journal of pathology and microbiology 2009; 52(2) ; 228-230
  • 7. L. Rouas, m. Amrani, a. Reguragui, l. Gamra, m.A. Belabbas. Amoebome colique : difficultés diagnostiques, à propos d’un cas. Med trop 2004; 64 : 176-178
  • 8. A. Benmansour, A. Traore, R. Bensaleh, M. Amraoui, R. Chkoff. L’amoebome colique: Faut il y penser plus souvent? Pan Afr Med J 2013; 14: 136.
  • 9. Majeed SK, Ghazanfar A, Ashraf J. Caecal amoeboma simulating malignant neoplasia, ileocaecal tuberculosis and Crohn’s disease. J Coll Physicians Surg Pak 2003 Feb; 13(2): 116-7.
  • 10. Rebai W, Makni A, Azouz H, Ksantini R, Kourda J, Chebbi F, et al. Complicated sigmoid tumor: perforated amebiasis. Med Trop (Mars) 2010 Aug;70(4):399–401.
  • 11. MHLANGA BR, LANOIE LO, NORRIS HJ et coll. Amebiasis complicating carcinoma: a diagnostic dilemma. Am J trop med hyg 1992 ;46 : 759-764.
  • 12. Martinez-palomo.A, martinez-baez.M. Selective primary health care : stratégies for control of disease in the developing world. X.Amoebiasis. Reviews of infectious diseases 1983 ;vol 5 : 1093-1102