Amoébome sigmoidien perforé : à propos d’un cas

Wael REBAI |

La tunisie chirurgicale - 2008 ; Vol 18

Resumé

L’amoebome colique ou la colite ulcéro-proliférative constitue une forme rare de l’amibiase colique, sa perforation qui est exceptionnelle. Le but de notre travail est de préciser les caractéristiques cliniques et diagnostiques de l’amoebome colique ainsi que les moyens thérapeutiques à entreprendre devant un amoebome colique perforé. Nous rapportons un cas d’amoebome sigmoïdien perforé chez un homme de 43 ans, révélé par une péritonite. La laparotomie avait permis de mettre en évidence une tumeur sigmoïdienne perforée. Le diagnostic n’a été fait qu’après examen histologique. Le traitement a consisté en une sigmoïdectomie suivie d’une cure par un amoebicide. L’évolution a été favorable. Le diagnostic d’amoebome est le plus souvent histologique, la chirurgie n’est justifiée que dans les formes compliquées.

Mots Clés

Amibiases colon diagnostic colectomie.

Introduction :

Les amoebomes coliques, encore appelés colites granulomateuses ou colites ulcéro-prolifératives constituent une forme rare de l’amibiase colique rencontrée surtout dans les zones d’endémie [1,2]. Nous rapportons le cas d’un amoébome sigmoïdien compliqué de perforation puis nous discuterons après une revue de la littérature, les étapes diagnostiques et thérapeutiques à entreprendre devant cette pathologie

Article

Observation Mr SJ. âgé de 43 ans, sans antécédents avait été admis pour un syndrome abdominal aigu fait de fièvre à 38°9 et d’une défense de l’étage sous ombilicale. Les globules blancs étaient à 15 800 éléments/mm3 . La radiographie du thorax et de l’abdomen sans préparation était sans anomalies. L’échographie abdominale avait montré une collection intra péritonéale de 4 cm de grand axe au niveau de la fosse iliaque gauche. Le scanner abdominal avait montré un épaississement pariétal colique, circonférentiel, irrégulier, bourgeonnant et sténosant, étendu sur environ 8 cm au niveau du colon sigmoïde avec mise en évidence d’un pneumopéritoine (figure 1, 2). Les diagnostics d’une tumeur perforée du sigmoïde ou d’une sigmoïdite diverticulaire compliquée étaient retenus. En per-opératoire, on avait découvert une péritonite généralisée débutante en rapport avec une tumeur perforée du sommet de la boucle sigmoïdienne, le reste du colon était normal. Une toilette péritonéale, une colectomie segmentaire basse carcinologique avec une double colostomie à la Bouilly Wolkmann avaient été réalisées. Les suites opératoires étaient simples. L’examen anatomo-pathologique de la pièce de colectomie avait montré une masse pseudo-tumorale nécrosée au centre mesurant 8 sur 5 cm. la perforation siège au sein de la masse tumorale. L’examen histologique confirme la nature amibienne de cette pseudotumeur colique, Le patient avait eu une cure de métronidazole pendant 21 jours à raison de 1500 mg/j. L’examen parasitologique des selles et la sérologie de l’amibiase (ELISA) étaient négatifs ainsi que la coloscopie et la rectoscopie. Un rétablissement de la continuité par voie élective avait été réalisé 4 mois plus tard.

 

 

Discussion L’amoebome est rare. Individualisé en 1918 par Lasner [3] sous la forme de tumeur inflammatoire amibienne du gros intestin, encore appelé forme granulomateuse ou forme ulcéro-proliférative de l’amibiase colique. La plupart des auteurs ne font état que de séries courtes ou de cas isolés [1, 2, 4]. L’amoebome semble relativement plus fréquent en Amérique latine [5]. Cardoso et al. [6] sur une série de 3000 cas d’amibiase colique a noté l’amoebome dans 1,5% des cas. Cette pseudotumeur résulte de l’intensité de la réaction de sclérose au voisinage de l’ulcération amibienne. Cette réaction scléreuse va entraîner progressivement un rétrécissement de la lumière colique, pouvant aboutir à son obstruction. Elle siège essentiellement au niveau du colon droit [7]. La localisation au niveau du recto sigmoïde comme chez notre malade est rare [7]. La perforation est exceptionnelle. Elle est très probablement secondaire à des ulcérations profondes pan pariétales. Des antécédents d’amibiase intestinale ou d’épisodes aigus dysentériques peuvent être retrouvés chez ces malades [1, 2, 8]. Parfois, ils peuvent être à type de colite chronique non étiquetée. La symptomatologie clinique n’a rien de spécifique. Elle peut être d’installation aigue, sub aigue ou chronique avec souvent des douleurs abdominales associées à une diarrhée habituellement sanglante. Dans certains cas, le tableau clinique se traduit par des épisodes sub occlusifs d’emblée traduisent le caractère sténosant de la lésion. Un amaigrissement et un état sub fébrile sont fréquents [2, 8, 9, 10]. Chez notre malade il s’agissait d’une péritonite aigue par perforation de l’amebome colique. L’examen physique peut retrouver une masse abdominale. Cette masse est de consistance ferme, sensible, de taille variable, à limites peu nettes. La découverte éventuelle d’une hépatomégalie sensible doit faire penser à l’étiologie amibienne. Le toucher rectal peut exceptionnellement noter une tuméfaction rectale en cas de localisation basse associée [7, 11]. Sur le plan biologique, il existe un syndrome inflammatoire marqué avec une hyperleucocytose, et une accélé- ration de la vitesse de sédimentation. La rectoscopie peut révéler une rectite sans grande valeur pour le diagnostic. Un examen parasitologique des selles positif n’affirme pas le diagnostic d’amoebome et sa négativité ne l’infirme pas [11]. Sur le plan radiologique, la radiographie d’abdomen sans préparation peut montrer une aérocolie avec déformation du contour du segment colique atteint [6]. Le lavement baryté confirme l’existence d’un syndrome tumoral. Il s’agit d’une image d’amputation pariétale et d’un rétrécissement plus ou moins étendu, concentrique dont la transition entre la zone pathologique et le reste du colon est progressive contrairement à l’image formée par le cancer cet aspect peut s’associer à des lésions de colite diffuse [7]. Sur le plan endoscopique, la coloscopie pourra montrer la zone de rétrécissement progressif en aval et éventuellement des ulcérations au niveau de la partie centrale de la tumeur si elle est accessible [9]. Sur les biopsies, on note à l’histologie un granulome polymorphe riche en plasmocytes, en polynucléaires neutrophiles, en macrophages contenant quelques cellules géantes, limité par une fibrose conjonctive, extensive. Les amibes sont mises en évidence par des colorations spéciales, mais elles sont parfois rares, dispersées au contact des ulcérations muqueuses. Cependant, la coexistence d’un cancer et d’une amibiase est loin d’être exceptionnelle [1, 2,9]. Les données de l’immunologie, de l’immunofluorescence, de l’immunoélectrophorèse, de l’électrocynérèse, et du test au latex, peuvent orienter le diagnostic, mais là encore, leur valeur est relative. Le diagnostic différentiel se pose avec le cancer colique, et même, en per opératoire le doute n’est pas toujours levé [7] comme dans notre cas. Le traitement médical est assuré par le métronidazole ou ses dérivés. La posologie est de 1,5 à 2 g par jour. La durée du traitement n’est pas codifiée du fait du petit nombre de cas rapportés. Cependant, une durée de 10 à 20 jours parait suffisante [9]. En cas d’échec de métronidazole, la déhydro-émétine mérite d’être essayée [11]. En cas de forme compliquée d’occlusion, d’hémorragie grave ou de péritonite par perforation comme c’était le cas de notre patient, l’intervention chirurgicale s’impose. La chirurgie est également indiquée pour les formes dont la rétrocession des lésions tumorales a été incomplète après un mois de traitement par les anti amibiens majeurs [11].

L’évolution sous traitement dans la majorité des cas est favorable, sera suivie sur la clinique, la biologie et surtout sur l’endoscopie et/ou le lavement baryté. L’effacement de la masse tumorale ou l’obtention d’un état séquellaire stationnaire assure la guérison. Conclusion L’amoebome est rare, sa perforation est exceptionnelle. Il pose un problème diagnostic avec le cancer colique. C’est l’examen histologique de la pièce d’exérèse qui redresse le diagnostic. Un diagnostic précoce permet la mise en place d’un traitement efficace dominé par le métronidazole. La chirurgie n’est justifiée que devant les formes compliquées.

 

Références

{1} Moline C, Essieux H, Crita VP, Kassem A., Roue R., Laverdant CH. Aspects actuels des amoebomes coecaux chroniques. Ann Med Intern. 1975 ; 126 : 687-695. {2} Gendre JP, Hardouin JP, Marche C, Debray C. Les colites ulcéroprolifératives ou granulomateuses d’origine amibienne (amoebomes):présentation de trois cas. Gastroentérol Clin Biol. 1978 ; 2 : 589-596. {3} Lasnier EP. Tumeurs inflammatoires amibiennes du gros intestin. Rev Chirurgie. 1926 ; 65 : 603-617. {4} Emerit J, Lanoe R, Bousquet O, Gentilini M. Amoebome caecal. Intérêt diagnostique de l’étude immunologique parasitaire. Ann Med Interne. 1972 ; 123 : 941-944. {5} Vchoon A, Dissard P. Les tumeurs inflammatoires recto sigmoïdiennes d’origine amibienne. Rev Lyon Med. 1965 ;4 : 1-8. {6} Cardoso M, Krimura K, Stoopen M, Cervantes LF, Elizondo L, Churchil R. Radiology of invasive amebiasis of the colon. Am J Roentgnol. 1977; 128: 935-941. {7} Letaief A, Najah N, Chelli K, Khodjet el khil A, Zaouche A., Msabi R., Ennabli E. Formes chirurgicales des colites amibiennes. Tunis Med. 1982 ; 60 : 21-5. {8} Harries L. Amoebiasis: a review. J R So Med. 1982 ; 75 :190-197. {9} Andre LJ, Chamort G. Amibiase EMC. Maladies infectieuses. Fasc. 8083 A 10 (6-1978). {10} Sow MJ, Cherbonnel G., Nussaume O., Diouf AB. Invagination intestinale aigue sur amoebome. Lyon Chir. 1977 ; 73 : 329-330. {11} Hamdani A, Abi F, El fares F, Mourad A. L’amoebome sigmoïdien : à propos d’un cas. Tunis Med 1987 ; 65 : 555-559.